mercredi 10 février 2010

EUGENE VON BEETHOVEN'S 69TH SINFUNNY (1990)

D'après les avis autorisés, cet album de Camper Van Chadbourne (l'impossible, mais vraie, alliance entre le groupe de rock indé Camper Van Beethoven et l'époustouflant docteur)(pour le coup rebaptisée Eugene von Beethoven) serait le meilleur. L'ensemble sonne comme un fourre-tout zappaïen, très correctement enregistré (hélas?), plein de spontanéité, voire d'approximations. L'Art de l'imperfection cher au docteur trouve ici ses limites: la sauce ne prend pas toujours, et les autres ne sont pas toujours dans le même registre "d'imperfection". Mais bon, personne n'est imparfait. On y retrouve l'habile télescopage d'univers décalés, même si le saxophone surnage souvent dans le bouillon, tel un poisson récalcitrant, ou un cheveu sur la soupe. C'est curieusement sur les morceaux jazz que l'achimie s'opère le mieux: sur le Hackensack de Thelonious Monk, ou le Hum Allah Hum Allah de Pharoah Sanders et Leon Thomas, le groupe sonne à l'unisson, énergétiquement parlant. A noter: quatre pièces de Rake particulièrement bienvenues, qui autorisent quelques récrés chaotiques et barbares rafraîchissantes.
ALG

mardi 9 février 2010

COUNTRY MUSIC IN THE WORLD OF ISLAM - With THE SUN CITY GIRLS (1990)


Non, il ne s'agit pas d'un des fascinants extraits du catalogue du label Sublime Frequencies: pas de country musulmane, en fait, sur ce disque par ailleurs surprenant, et fascinant. Accompagné par les Sun City Girls, groupe underground culte, Eugene déflagre un festival de chansons country sous acides, dont Big John loves his dick, énorme protest-song dérapant dans l'aléatoire et le syndrôme de Tourette, une version frite du Luxury liner de Gram Parson, une ballade lente et majestueuse, mais droguée, I'm not you, etc... Le son est excellent, et l'ensemble très cohérent: peut-être est-ce un effet secondaire du titre, véritable manifeste hallucinatoire, mais l'auditeur croit entendre, dans les dérapages vertigineux de guitares, comme des échos d'orchestre égyptiens, dont les cordes sont aussi des nerfs: c'est un mirage. Pas de samples, pas de field recordings, pas d'oud là-dedans. Pourtant, une ombre orientale plane sur ce chef d'oeuvre névrotique. Chadbourne réussit ici un de ses musts. A noter: Alan Bishop, un des membres des Sun City Girls, fondera plus tard Sublime Frequencies, précisément, label faramineux responsable entre autres de compilations de groove thaïlandais, de surf extrême-oriental, de rock'n'roll subsaharien, de proto-raï underground algérien, de pop/folk irakienne, de Country music in the world of Islam, en somme, mais pour le coup, de la vraie.
ALG

samedi 6 février 2010

AND THE WIND CRIES MALACHY (2002)

AND THE WIND CRIES MALACHY
Live may 9th, 10th, 11th 2002

Epistrophy (T. Monk) / You Got It Bad (B.S.B.) / 8 Track Banjo Jungle Drum and Bass (EC/MP) / I Had a Dream (John Lee Hooker) / The Buggy Boogie Woogle (Captain Beefheart) / The Last Word in Lonesome is Me (Roger Miller) / And The Wind Cries Malachy (EC/MP).

EC : guitars, banjo, vocals
Mike Dillon : vibes, marimba, drum set, percussion, electronics
Mark Southerland : tenor sax, hybrid horns
Johnny Hammil : upright bass
Brad Hauser : baritone sax, bass clarinet

La troupe des Malachy Papers s'ajoute désormais à la longue liste des collaborations régulières qui jalonnent le parcours chaotique de Chadbourne, avec déjà plusieurs participations à la «Chadfest », grande fête annuelle organisée par et autour du Doc MC. On imagine sans peine les affinités qui les unissent au vu des références citées par le groupe : Monk, Eric Dolphy, Peter Brotzmann, Ornette Coleman, l'Art Ensemble of Chicago, Sun Ra, soit quelques unes des figures essentielles du jazz moderne ayant influencé Chadbourne.
Personnalité dominante du quartet et par ailleurs inventeur d'instruments à vents assemblés à partir de la famille des cuivres, Mark Southerland a bien assimilé le langage des grands maîtres free et développé une remarquable technique lui permettant d'imposer son fort tempérament. Il n'en reste pas moins qu'un second couteau, érudit et brillant dans son rôle de suiveur, ce qui est déjà beaucoup. Mike Dillon et Johnny Hammil forment une rythmique elle aussi excellente bien que sans originalité.
Inutile pourtant de faire la fine bouche. Jouissons plutôt de cet album emballé dans une superbe pochette cartonnée et gorgé de bons moments, à commencer par une interprétation d' «Epistrophy», qui dicte progressivement son thème obsédant (avec des touches de vibraphone aux couleurs d'« Out To Lunch » ) et vire en embardée tellurique. Sans transition on passe ensuite à une gentille cover de chanson à succès (le « U Got It Bad » de Usher apparemment ?) et son efficace ligne de basse relevée de touches de sax et d'effets scratchy. Les choses sérieuses reprennent avec « 8 Track Banjo Jungle Drum and Bass », pièce de résistance de près de 28 mn, déployant en plusieurs mouvements improvisés beat groovy, bidouille de platine, ligne ondulante de banjo, changement d'atmosphère et ruptures mingusiennes, boucles rythmiques hypnotiques, … un vrai morceau de bravoure en forme de surprises de chefs.
Moins convulsives mais tout aussi prégnantes sont les reprises de John Lee Hooker et Captain Beefheart (avec un discret enchaînement opéré par la phrase en continue de la contrebasse) qui font quant à elle penser à du blues revu et corrigé par Sun Ra. « The Last Word in Lonesome is Me » à peine sortie de gueule de bois précède le bouquet final - court et intense comme il se doit - jetant une fulgurante partie de banjo posée sur un accompagnement à la Violent Femmes… peut-être le meilleur morceau de l'album (dont le titre est un clin d'œil à un morceau d'Hendrix « and the wind cries Mary »)
EG

HORROR PART ONE (1997)

HORROR PART ONE
"Tribute to horror monsters and bad luck"

House Of Chadponk HRCd 004
House of Chadula #1997C

The Horrible Dr. Hitchcock (EC) / Witches and Devils (A.Ayler) / The Mad Dr. Neill (trad.) / The Kennegad Slasher (trad.) / Godzilla's Destruction of the Blue Train / The Thing (John Carpenter version) / Censored Section of Cheap Mexican Vampire Movie (EC) / House By The Cemetery : A Flock of Birds/Litle Girl Walks Trough The Cemetery/Hand Coming Out of The Grave/Death Lite/Footsteps in The Cellar and You Scream/Corpses Coming out of Graves/Corpse Drags You Across The Basement (EC) / The One-Legged Man (trad.) / The Hag With The Money (trad.).

EC : 5-string banjo, electric rake, modified Slim Jim Guitar, toast-ar, repaired dobro steel guitar, Gibson Marauder, Harp, electric bass, tapes
Joee Conroy : violin, koto, trombomarina, dulcimer, bass, mini bass, violin, electric guitar, mandolin, bazouki
Norman Minogue : Theremin, drums
Steve Good : bass and Bb clarinet
Dan Plonsey : alto and soprano sax
Walter Malli : soprano sax

Premier épisode d'une suite comportant à ce jour treize volumes (!) pas toujours aimables, ou le docteur expose ses fantasmes de série z, fouillant les âmes tourmentées peuplées de monstres et de cauchemars. Le sous titre "Tribute to horror monsters and bad luck" annonce la couleur d'un programme riche en événements étranges tantot flippant, tantot drôles : manipulations génétiques tragi-comiques mélangeant electric rake et koto ("Godzilla's Destruction of the Blue Train"), massacre de traditionnels irlandais (4 titres), pulsions incendiaires à la Ayler ("Witches and devils"), banjos métastasés (The horrible Dr. Hitchcock), greffes contre nature à la Frankenstein (l'indéfinissable "The Thing" pour le film de John Carpenter, ou "Censored Section of Cheap Mexican Vampire movie" et son improbable formule instrumentale associant bass banjo, trombomarina (?), dulcimer et toaster). Plus éprouvant encore : une insoutenable pièce de résistance de 22 minutes en hommage à Lucio Fulci (scénariste, acteur et réalisateur culte de films gore), inspiré par son House by the Cemetary dont il reprend la trame et recréer la montée progressive vers l'horreur culminant avec une guitare stridente déchirée par la folie et terminant en bouillie bruitiste faite pour vous achever.
Un disque d'outre tombe aussi ignoble que réjouissant.

EG


TOUT FOR TEA ! - AVEC DEREK BAILEY (1995)


Sorti sur Rectangle, le label fondé et dirigé par Noël Akchoté et Quentin Rollet, Tout for Tea! est un clash of the titans: Eugene Chadbourne croise le fer avec son héros de toujours, le guitariste britannique Derek Bailey, extraterrestre notoire, cosmonaute de la guitare, dont l'oeuvre se trouve tout au fond des derniers contreforts du jazz et de la musique improvisée, et braconne sur des terres inconnues du commun des mortels. Le disque est un 25 cm vinyl constitué de quatre plages: les deux hommes s'affrontent avec respect, banjo au clair, guitare dégainée, tantôt à fleuret moucheté, par petites touches pointillistes, tantôt dans le fracas des distorsions. Eugene chante, countryse un peu, et la plage 4 est consacrée à des discussions et aux blagues. L'ensemble est une grande réussite, tant les deux jeux, forts d'une mystérieuse parenté, mais en même temps trempés dans deux fleuves des Enfers différents, s'entrecroisent avec brio. Un beau combat, dont les deux musiciens sortent tous les deux vainqueurs.
ALG

vendredi 5 février 2010

YOUNG AND INNOCENT DAYS (1999)

YOUNG AND INNOCENT DAYS
2001 House of Chadula #1999D
Swamp Room 301135 : double 10" LP on deluxe swirled vinyl - Limited edition of 1000 copies
April 1999

Epistle to Dippy (Donovan) / Martha (Kantner/Slick) / Live and Let Live (Lee) / Get off of My Cloud (Jagger/Richards) / I Can't Dance (Hall) / Den Heyser Bulgar (traditionnel) / Teacher (Anderson) / Young and Innocent Days (Davies) / Hickory Wind (Buchanan/Parsons) / Rejoyce (Slick) / Mom and Dad (Zappa) / Rehearsal for Retirement (Ochs) / Lady Day and John Coltrane (Heron) / Bessie Blues (Coltrane).

EC : vocals, acoustic and electrics guitars, 5-string banjo, Dorothys Helm imitation
Joee Conroy : mandolin, guitar, cello, sitar, violin, cylinder
Gregory Acker : tablas, sopranoand C-melody sax, flutes, driftar longo bongo, PVC
Todd Hildreth : organ, piano, accordian
Andy Rademaker : fretless bass
Steve Good : Bb clarinet, bass clarinet, tenor sax
Dean Zigoris : mellotron, percussion, tape loops
Tristan Conroy : lead vocal (get off my cloud)

Eugene a grandi dans les sixties, bercé par la contre culture d'une révolution euphorique ou la musique fut un des principaux vecteurs et symboles du mouvement contestataire. Il reste un continuateur de l'esprit anticonformiste de cette période créative bouillonnante et transgressive, avide d'expériences interdites et cherchant, souvenons nous en, à ouvrir « les portes de la perception». Revenir à ses premières amours musicales n'est donc pas un simple exercice de régression nostalgique de vieux hippie (dog), mais la poursuite d'une démarche déjà entamée occasionnellement avec Shockabilly et Camper Van Beethoven, qui passe par une relecture enthousiaste des ambiances multicolores d'une époque florissante et alors pleine d'espoirs (innocent days…).
Joey Conroy (membre d'UT GRET, présent également dans Chad-Born Again et Biker Music From Southeast Cambodia) est l'instigateur et l'organisateur de ce projet impeccablement produit dans les conditions d'un studio professionnel, avec la participation de pointures locales de Louisville (Kentucky) et de Greg Acker, lui aussi musicien de UT GRET.
Avec une énergie adolescente augmentée de l'expérience de chacun, le groupe enfile les perles rock, folk, country, psyché ou jazz, à la fois fidèles aux originaux et libres de divagations (« respectful, yes, but also Chadbournified » dixit François Couture) tout en évitant le simple pastiche. A la diversité du répertoire s'ajoute la richesse de l'instrumentation et des effets : guitares acides, effets d'écho, orgue et bandes inversées (superbe « Rejoyce »), mellotron, banjo, tablas, accordéon, sitar, clarinette et flûte, etc… apportent les touches bariolées nécessaires. Les improvisations rendent la musique encore plus excitante (« Martha », finals de « The Teacher», « Get Off my Clouds » ou « Hickory Wind », accélération de « Live and Let Live ») et Chadbourne est en grande forme vocale et généreusement inspiré (solo de « Bessie Blues »). Un des meilleurs titres est la reprise d'un traditionnel bulgare (« Den Heyser Bulgar ») qui certes n'a rien à voir avec l'univers sixties mais s'avère aussi impulsif et nerveux que du David Krakauer (un beau parallèle entre la clarinette et le banjo). Enfin cet album chamarré et festif s'achève en beauté par un clin d'œil à Coltrane (au travers d'un morceau tubesque de Gil Scott Heron), allant vite entraîner le jeune homme vers d'autres territoires plus complexes et plus matures (« …of course I dumped all my '60s music and replaced it with TRANE »).
Mieux vaut se procurer la superbe édition double vinyle richement illustrée (parue sur le label allemand Swamp Room, au côté de Psychad et de l'édition picture disc de Psychadelidoowop) et commentée de souvenirs et anecdotes marquantes.
EG