samedi 1 novembre 2008

PATRIZIO - With PAUL LOVENS 1996

PATRIZIO
A Suite To The Waiters Of The World
Victo Cd 046 - 1996

Johnny Won Ton and Donna Ly / Mt. Pleasant Thoughts of Maryjane / Snail Roulette / Plunger Patente a Gos / Husbands and Wives / Second Serving of Snail / Disco Stomach / Acid Disco Stomach / Fortune Cookie / I Just Want to Dance All Night (Peggy Lee/John Chiodini).

Enregistré le 10 mai 1996 à ROULETTE, New York (1, 3, 6, 7, 8 et 9)
Enregistré le 13 mai 1996 à MT.PLEASANT, Université Kiva du Michigan (2, 4 et 5)
Enregistré le 14 mai 1996 au restaurant italien PATRIZIO, Traverse City, Michigan (10)

EC : dobro "steel" national, banjo électrique à 5 cordes, ventouse électrique appelé "Patente à gos"
PL : drums, cymbals, Stradivarius saw

Patrizio est un disque de musique improvisée hantée, enregistré en duo avec le batteur Paul lovens en 1996. Sous-titré Suite to the waiters of the world, il tourne autour du thème nébuleux des garçons de café: la faute à ce jouet en plastique, un petit personnage avec un bras en l'air sur lequel on empile des petites assiettes et qui remonte d'autant à chaque empilade, jusqu'à ce que tout se casse la figure, que Chadbourne a emprunté à ses enfants après que ceux-ci s'en soient lassés et que les deux musiciens ont choisi comme mascotte. Pour ceux que ça intéresse, et pour les collectionneurs de jouets hors d'usage, c'est un élément du jeu "Tip the waiter". Chadbourne le perfectionnera même quelques années plus tard en l'emmenant en tournée lesté d'un micro contact. Paul Lovens, batteur anglais proche d'Evan Parker et de Derek Bailey, joue un peu le rôle du clown blanc, mais son maintien ascétique dissimule un sens de la fantaisie et du rebond qui n'ont rien à envier aux facéties de l'Auguste Docteur. Ce disque commence comme une promenade crépusculaire et spectrale dans un paysage de reflets métalliques, de cordes chuchotées, chiffonnées, comme si on errait sur la Lune, au milieu d'une forêt fantastique pleine de lueurs. Et puis soudain tout s'emballe, et l'on dégringole dans les cratères. Et tout retombe dans le silence: les deux musiciens en jouent subtilement, installant parfois des moments purement méditatifs. Parfois, Eugene Chadbourne chante, d'une voix lointaine qui contraste avec les instruments au premier plan (on entend par-ci par-là des morceaux choisis de Nick Drake et Roger Miller). Puis parfois, ils se mettent à tout casser, méthodiquement. Eugene joue du dobro, du banjo à 5 cordes (un guitjo) et du piston électrique (un "patente à gos", de la même famille spirituelle que le célèbre rateau électrique). Le disque se termine par une reprise de Peggy Lee, I just want to dance all night long, sur laquelle Eugene chante d'une voix détachée, comme un yogi revenu d'une séance de vol astral égaré dans un dancing désert à 5 heures du matin.
Arnaud Le Gouëfflec

Si les deux hommes ont bien eu jusqu'alors quelques occasions de se croiser (voir notes de pochettes), cette série de concert de 1996 est leur première véritable collaboration, départ d'une grande amitié musicale et d'un projet durablement actif sous le nom de Me & Paul (référence à une chanson de Willie Nelson évoquant son association avec le batteur Paul English). Leur complicité se révèle avec évidence dans cette suite ininterrompue de cellules et séquences improvisées qui aurait très bien pu paraître sur des labels comme FMP ou Incus. Ecoute mutuelle aiguë et réactivité accrue – apanage des musiciens entraînés au dialogue – sont les moteurs de développement d'un espace de liberté ou chacun est prêt à suivre ou initier les mouvements de l'autre dans une sorte de jeu d'équilibrisme sur le fil, fascinant comme la progression du funambule. Capable de la plus grande retenue comme du déballage le plus extravagant (début et fin de Mt Pleasant par exemple) leur élégance naturelle n'exclut pas la sauvagerie (Fortune cookie). Ils évitent aussi l'écueil de la virtuosité creuse et du trop plein systématique, parfois regrettables dans la pratique de l'improvisation.
Histoire de brouiller les pistes quelques chansons sont nichées au cœur des impros, notamment une version éclatée et inhabituelle de Thoughts of Mary Jane (prétexte à des excroissances pour le moins éloignées de la chanson originale de Nick Drake) ou la balade joliment simplette de I Just Want to Dance All Night comme un pied de nez au festival d'inventivité qui précède. Ce qui apparaît pourtant marginal dans cet album deviendra la construction de base de leurs concerts à venir, à savoir une alternance de chansons et d'instrumentaux. Voici au final une aventure souvent discrète mais passionnante, réclamant tout de même l'effort d'une écoute attentive et soutenue pour apprécier à sa juste mesure la musique exigeante d'un album quasiment sans faiblesse.

Emmanuel Girard

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